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Bétonsalon est un centre d'art et de recherche pluridisciplinaire.


Le blog de Bétonsalon est conçu comme un espace libre qui se nourrit au fil des rencontres sur le campus, afin d'offrir plus de visibilité aux activités diverses des étudiants de Paris 7.

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Toutes les contributions sont les bienvenues : impressions, aperçu personnel de l'exposition en cours, analyse d'œuvres, texte sur une expérience, discussion sur les liens entretenus entre Bétonsalon et ses visiteurs, digression suite à une discussion lors d'une rencontre...

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Le blog de Bétonsalon est désormais conçu comme un espace libre qui rend compte de rencontres fortuites aux alentours du centre d'art, sur l'esplanade Pierre Vidal-Naquet, afin d'offrir plus de visibilité aux activités diverses de son public, et plus particulièrement des étudiants de Paris 7.
Cette plateforme a pour but de retracer les parcours et les pratiques de quelques étudiants croisés par Pauline, notre bénévole en engagement étudiant, puis de référencer et cartographier ces différents acteurs, mis en perspective. Nous souhaitons répertorier et partager avec vous ce que font nos voisins étudiants pour vous montrer la grande diversité et la dynamique de la vie qui entoure Bétonsalon.
Découvrez l'inventaire de nos pépites dans le Répertoire ainsi que toutes les interviews dans la rubrique Pauline présente.

A propos de Bétonsalon...

Bétonsalon est une association de loi 1901 qui gère un centre d’art et de recherche situé dans le campus de l'université Paris Diderot, au cœur d’un quartier en reconstruction, appelé ZAC Paris Rive Gauche, au nord-est du 13ème arrondissement de Paris, à deux pas de la Seine et d’Ivry-sur-Seine.

Ouvert du mardi au samedi de 11h à 19h, l'entrée est gratuite.

Pour plus d'informations, vous pouvez consulter notre site web et suivre notre actualité sur la page Facebook et Twitter.

Récits d'un lieu | 24 avril 2013

Bétonsalon et les Ateliers Cinéma de l’Université Paris Diderot ont invité l’artiste Marie Preston à travailler avec les étudiants du Master de cinéma à la réalisation de films autour d'Albert-Kahn, musée et jardin, propriété du Conseil général des Hauts-de-Seine.
L'exposition des projets a lieu du mercredi 24 avril au vendredi 26 avril 2013.
Avant-première.


Un des films présentés, Corps Muets dit l'histoire actuelle du fonds des premiers autochromes en couleurs naturelles archivé au musée Albert-Kahn. Oscillant entre trois genres – film expérimental, documentaire ou vision à fibre poétique –, le projet met en lumière la tension entre technique et sensoriel.
Marie Lamiable, Vincent Mayos et Olivier Patron réfléchissent la matière brute de la photographie pour retenir toute la puissance d'émotions qui frappe à la vue de ces images transformées par le temps – sans craindre la poussière.


planche contact du projet monté par Olivier Patron, Vincent Mayos et Marie Lamiable

Plongée dans l'esthétique particulière de l'autochrome, au cœur de ses couleurs, dans l'univers du musée et de ses archives, de ses coulisses et de ses acteurs.
Travail du temps, travail des mains.
Présentation de l'équipement servant à l'opération de numérisation, aperçu de la conversion des photographies du matériel à l'immatériel, de la correction, de l'étalonnage, de l'impression pixelisée... Assonances, télescopages et harmonie. Que garde-t-on ? Que perd-on ?
Les images parasites ou les plaques vides, elles aussi, révèlent bien des secrets ; en profondeur, des couche, le grain.
Qu'elles soient propres et lisses ou tâchées et en décomposition, fixes ou accompagnées d'un très lent mouvement de caméra ; qu'il s'agisse d'autochromes, de vidéos en prise fixe, de photographies argentiques ou numériques, ou de vues d'écrans ou d'autres appareils à voir ; toutes les sortes d'images sont livrées au regard du spectateur.


Image du film Corps muets (2013), réalisé par Marie Lamiable, Vincent Mayos et Olivier Patron

Une vitrine se fait miroir, des ombres fantômes se profilent, un fragment d'autochrome se reflète, en fond, sur la surface de la vitre qui sépare le matériel photographique et cinématographique d’époque de l'espace de la déambulation ; une image à plusieurs facettes se compose de ces étagements du visible. Deux silhouettes rapprochées de visiteurs se découpent devant une projection d'images d'archives dans l'une des salles du musée. Une relation directe se noue avec les images ; par ce regard caméra inversé, le spectateur est invité à assumer sa place dans le film.
Voilà le destin improbable de ces images en sursis, dans le prolongement de nos mémoires.
Pauline K.

Publié par betonsalon à 09:37:34 dans Pauline présente | Commentaires (0) |

Lecture d'une oeuvre | 21 mars 2013

L'exposition en cours « Fais un effort pour te souvenir. Ou, à défaut, invente. » renferme bien des histoires. Au fond de la salle, derrière une cloison bleu layette couverte d'un accrochage éclaté de petites images encadrées, le film N.O. Body du couple d'artiste Pauline Bourdy & Renate Lorenz. Impressions.

 

Dans un amphithéâtre où rôdent sans doute les fantômes de nombreux hommes de sciences du XIXème siècle, des talons claquent sur le parquet grinçant. Une femme à barbe en toilette fin de siècle descend lentement les marches, la tête haute. Le film N.O. Body de Pauline Boudry et Renate Lorenz s'ouvre sur ce ton de majesté et dignité, suivant leur souci de valorisation des figures minoritaires à l'identification sexuelle indéfinie. Selon la technique du re.enactement1, la performance de l'acteur Werner Hirsch (re)met en scène une photographie de la femme à barbe la plus connue de son temps, Annie Jones, qui vécut aux États-Unis entre 1865 et 1902. Le projet se fonde sur une relecture critique du travail du sexologue allemand Magnus Hirschfeld, théoricien de la notion de « transition » par laquelle un individu peut désirer se situer entre un genre biologique et un autre. Accompagné d'une installation de quarante-sept photographies issues du recueil Sexology Pictures, pour la publication duquel (en 1930) Hirschfeld a récolté dessins et photographies de personnes à l'identité sexuelle « non définie ». 

Au sein d'un dispositif de monstration, aux premières loges d'une projection d'un ensemble éclectique d'images d'individus originaux, celle que je nommerai simplement Annie passe tour à tour du silence au rire, de l'ombre du masque à la lumière claire du projecteur.  

Pauline Boudry / Renate Lorenz, N.O. Body (16mm, 15min, 2008). performance : Werner Hirsch

Souveraine, Annie occupe la place centrale du professeur et, par-là même, réinvestit la position sujet et conquiert l'autorité de parole. En jouant de la force subversive de sa prestance spectaculaire, elle révolutionne (au sens propre), renverse les rapports majeur/mineur, sujet/objet pour mettre à mal l'ordre établi qui impose une distinction stricte entre « normal » et « déviant ». Pas de cérémonie d'investiture mais un plaisir flagrant accompagne son installation sur l'estrade, devant le tableau noir : Annie, debout sur le bureau, foule non plus le sol mais un niveau supérieur, une surface sur laquelle nous ne marchons pas d'ordinaire ; elle écrase de ses talons les conventions qui régissent le milieu du savoir – basé sur un système phallocrate. Désormais, c'est la femme qui contrôle la production de savoir (c'est elle qui commande le diaporama, du bout de sa télécommande) et elle se donne le pouvoir de le subvertir : le bâton de professeur est soigneusement gardé sous les jupes plissées de sa robe. Femme à la place privilégiée de l'homme de sciences, objet de tous les regards gagnant la position de l'examinateur, Annie peut commencer de dérouler une autre histoire, délivrée de toute tradition normée, pour tisser, épaissir et révéler sa propre identité sexuelle, à la lumière du projecteur.

Pauline Boudry / Renate Lorenz, N.O. Body (16mm, 15min, 2008). performance : Werner Hirsch

Ultime moyen de signifier la prise de contrôle dont il s'agit, Werner Hirsch installe, depuis sa chaire, une rire en chaîne pour le moins déstabilisateur. Permis par la chute du masque, ce rire singulier résonne du fond de la gorge, réprimé derrière les lèvres fermées d'une bouche aux prises de sursauts nerveux avant de se libérer ouvertement, accompagnés de spasmes du corps qui frisent l'hystérie (en ce qu'elle décrit un excès émotionnel incontrôlé). Ainsi, Annie retourne les rires disqualifiants de l'Histoire contre eux-mêmes en riant à son tour crânement, pour mieux dénoncer la série d'exclusions et d'humiliations, rebuts de son histoire. Provenant non plus du public moqueur devant mais de l'objet de moqueries lui-même, le grincement d'Annie Jones rejoue la comédie carnavalesque (voire du cabaret, sur un fond musical aussi kitsch qu'aguicheur). S'adressant à la salle vide, tendant son nez devant elle dans une grimace terrible, Annie Jones finit par jeter (presque cracher) une traînée d'expirations scandées qui n'ont plus rien à voir avec le rire. Elle nasarde les contraintes sociales, les rapports de domination, les assignations de toutes sortes... tout en touchant la limite de l'irréel. Par la manipulation de l'antenne et des boutons ronds d'une radio Tivoli, des sons parasites mutent en une sorte de rire électronique, presque extraterrestre, que la femme à barbe, après s'être calmée, s'amuse à mimer par des mouvements muets du visage. Non, même le rire ne lui sera pas enlevé de la bouche.

À la fois bête de foire et objet pathologique, la femme à barbe incarne cette infiltration de la science des corps telle qu'elle a eu lieu tout au long d'un XIXe siècle placé sous le signe du voyeurisme. Pourtant, c'est à un tout autre examen que se livre Annie avant de démarrer le diaporama : se targuant de son physique avantageux, des formes généreuses de son corps comme de sa toilette et de sa parure, elle arrange sa longue chevelure puis son décolleté, dans une attitude séductrice. Dans cette scène qui suit l'identification avec l'image projetée de la réelle Annie Jones, Werner Hirsch rejoue l'inévitable phase de correction et d'accommodage de son apparence avant la prise photographique – à partir du modèle d'une autre photographie historique d'Annie Jones qui pose allongée. Regards en coin ou coup d'œil furtifs, sondent, jugent, vérifient, inspecte – comme si elle s'examinait dans un miroir. Tel un rituel de mise en beauté, elle joue avec un éclairage d'appoint, choisissant différents filtres de couleurs, rangés dans un ersatz de boîte à maquillage, et les essayant sur son teint. Orange, rouge vif... rose

Pauline Boudry / Renate Lorenz, N.O. Body (16mm, 15min, 2008). performance : Werner Hirsch

Puis, retour eu masque – noir, constitué de souples lanières de cuir. Les yeux de la femme percent malgré les stries ; son regard provocateur ressort dans les gros plans sur sa figure voilée qui affirment son attitude dominatrice lorsqu'elle enclenche la diapositive suivante, depuis la manœuvre de la télécommande qu'elle dégaine avec fougue. Au delà de la référence sadomasochiste, l'image du masque met aussi en jeu la question de l'identité – de sa déclaration ou de son camouflage ; un jeu entre le montré et le caché, l'assumé et le refoulé s'y cristallise. Le faisceau du projecteur divise le visage de l'acteur en deux (moitié éclairé, moitié obscur), faisant luire le bleu de ses yeux dans la lumière blanche qui ne projette plus d'image. Il me semble que cette mise en scène figure le début d'un processus de mise au jour, de sortie de l'ombre.

Dans un rapport photosensible, Annie entre en relation avec la masse d'images projetées où cohabitent volontiers clichés scientifiques de type anthropométriques, scènes de vie d'individus « anormaux », mises en scène privées S/M, planches anatomiques d'animaux hermaphrodites... Elle n'apparaît plus de front mais absorbée devant les photographies, dos à la caméra (et à l'œil du projecteur) : la représentation spectaculaire n'est plus de mise, il s'agit de se situer, de prendre place parmi ces images sœurs. Véritable parade baroque, le défilement de ce cortège insolite passe par de sincères moments d'échange, voire d'union, où l'ombre de la silhouette d'Annie vient se confondre avec le spectre lumineux des photographies. Agissant comme un fixateur sur une image en cours de révélation, la mémoire s'imprime et l'identité d'Annie Jones se développe, par sa sensibilité aux différents bains de lumière projetée. Illuminée par l'ensemble de ces exemples d'individus qui se situent dans une certaine indétermination sexuelle et qui passent sur elle, Annie s'inscrit donc dans une histoire en images des identités flottantes.

Pauline Boudry / Renate Lorenz, N.O. Body (16mm, 15min, 2008). performance : Werner Hirsch

Ultime geste d'écriture par l'ombre devant une planche représentant deux papillons d'aspect asymétrique : la femme à barbe plonge dans l'image en approchant son bras des inscriptions projetées, comme pour faire mine de recueillir dans le creux de sa main, successivement, les symboles des sexes ♂ et ♀. À la fin de se dernier mouvement, l'idéogramme « femelle » apparaît entre sa main, tandis que le signe « mâle » est, dans le même temps, comme tatoué sur son avant-bras. Mais la question de la catégorisation du sexe soulignée ici (littéralement) s'évapore au contact allégorique du dos d'Annie superposé à l'image des ailes du papillon hermaphrodite : plutôt que de strictement revêtir l'identité d'être rare à allure mixte, Annie fait d'abord appel à son âme par l'allusion à Psyché. Accompagné du son particulier des battements d'ailes des insectes – qui n'est pas sans rappeler le son de frottement qui illustrait les caresses d'Annie sur le corps de l'image d'Annie Jones , accompagne la mue de la femme à barbe. Sa silhouette phosphorescente se détache dans la salle sombre, dès lors que la projection a cessé – ainsi que le bruit du radiateur de la machine mère. Un dernier mouvement de caméra balaye les rangs de l'amphithéâtre silencieux mais, cette fois-ci, depuis un point de vue surplombant ; Annie a pris son envol. Plus de trace d'elle à l'écran ; comme par magie, elle s'est évadée ; elle échappe à l'aspect monolithique des assignations normatives de genre.

Pauline Boudry / Renate Lorenz, N.O. Body (16mm, 15min, 2008). performance : Werner Hirsch

Dans cette rumination d'archives, Annie qui trône sur la chaire d'un lieu de savoir désormais réinvesti joue le rôle très précis de non « normale » se situant dans une histoire en images des résistances aux contraintes normatives, sortant d'une interprétation normée, hétéro-centrée, qui a pu faire du travesti ou du transgenre un personnage de foires. Sa propre identité sexuée peut alors se déployer, en dehors des cases prédéfinies. Les jeux d'ombre et de musique, de geste, de pose et de masque, de regards et de rire font éclore la chrysalide pour laisser s'échapper le papillon, dans un froissement de jupons. Annie Jones est Annie Jones.

Pauline K.

 

 

A lire :

L'article de Cédric Schönwald, « Pauline Boudry et Renate Lorenz. Didactic queer » in revue Art 21 de l'association francophone d'esthétique, numéro 19, hiver 2011.

Le texte de Pauline Boudry et Renate Lorenz, Laughing about N.O. Body, en ligne sur le site d'Ellen De Bruijne.

Publié par betonsalon à 09:43:59 dans Pauline présente | Commentaires (0) |

Des rythmes et des pas | 08 mars 2013

Les étudiants de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture Paris-Val de Seine avec leur professeur Alexandra Sà ont travaillé sur la production d’une carte inédite du quartier de la ZAC Rive Gauche. Comme résultat de leur réflexion, des maquettes, des installations ou des clip-vidéos ont été réalisés par les groupes d'étudiants. Leur travail a été montré à Bétonsalon le 20 décembre dernier, à l’occasion de la soirée de Noël organisée pour les habitants du quartier. 

David Lucot, étudiant en première année, m'a présenté le projet mené en commun avec Arnaud Sanson, Brice Cossart, Laura Mayhew. Voici l'histoire de Des rythmes et des pas.

Il s'agissait de traduire musicalement les sensations perçues au sein du quartier de la Bibliothèque François Mitterrand. Tout à d’abord, nous nous sommes simplement baladés tout en pensant à composer la musique correspondant à nos sensations. J’ai écrit la musique qui retranscrivait nos ressentis tout au long du parcours choisi. Ensuite, nous avons réfléchi à un moyen de représenter ce parcours musical. Nous voulions quelque chose de vivant, c’est pourquoi nous avons commencé par faire une vidéo qui rende compte du parcours en train de se faire et des diverses activités auxquelles nous nous sommes laissés aller, en accord avec l’endroit où nous nous trouvions. 


La vidéo avait pour but de cartographier le circuit choisi qui partait de la gare, station BNF. Nous avons décidé de représenter ce chemin sous la forme d’une performance qui travaille l’éphéméréité d'un trajet qui ne laisse que des traces, des souvenirs. C’est pourquoi nous avons dessiné le plan de la zone dans laquelle nous avons déambulé, à la craie blanche, sur carton noir. Tout au long de la vidéo, nous dessinions les pas en harmonie avec la musique puis, au fur et à mesure, nous les effacions.

Suite à notre présentation à Bétonsalon en décembre, nous avons décidé d’aller plus loin dans le concept de parcours musical ; nous avons eu l'idée de jouer avec le rythme de la musique et le rythme de la marche. Nous avons donc divisé l’écran en deux parties, l’une consacrée à la notion d'éphémère figurée par la craie effacée ; l’autre concentrée sur la rythmique de la marche dans un plan séquence de nos pas, filmé comme si nous regardions nos pieds. Ce tournage a été longuement préparé ; il fallait éviter de devoir couper l’enregistrement de la vidéo, être suffisamment rapide pour suivre la musique du mieux possible tout en traduisant nos changements de direction au sol. Il a cependant fallu ajuster des scènes au montage, par souci de précision et de coïncidence entre la longueur du trajet et la durée de la musique (environ sept minutes). 

Un plan sur la Bibliothèque François Mitterrand a été inséré en guise de ponctuation, ainsi qu’une citation tirée des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand : “Néanmoins les hommes, durant leur apparition éphémère sur ce globe, se persuadent qu’ils laissent d’eux quelque trace”.

Publié par betonsalon à 10:27:48 dans Pauline présente | Commentaires (0) |

Entretien avec Lotte Arndt et Julie Ramage | 14 février 2013

La chercheuse Lotte Arndt et Julie Ramage, professeure à Paris VII, animent ensemble un séminaire autour de la thématique « les carrefours culturels de la décolonisation », auprès des étudiant-e-s en licence 2 Lettres & Arts. Rencontre en particulier, après la première séance dite "d'activités libres" à Bétonsalon.

 

Pauline K. : Comment s'est opérée votre rencontre ? Par le biais de Bétonsalon ?

Julie Ramage : Oui, puisque nos problématiques de thèses sont à l'opposé, si je puis dire – je travaille sur la photographie américaine contemporaine et sur la mort de masse. J'avais déjà eu une proposition de Bétonsalon l'année dernière, mais c'est Mélanie Bouteloup qui a pensé à Lotte pour développer ce cours autour de cette problématique là. Comme je travaillais moi aussi là-dessus mais en dehors de ma thèse, sur des points très spécifiques pour des projets spécifiques, cela m'a donc grandement intéressée.

Lotte Arndt : J'ai travaillé à plusieurs reprises avec Bétonsalon, sur plusieurs sujets ; la première fois, il y a deux ans, dans le cadre de l'exposition « Une légende en cache une autre » où il était question du statut et du devenir des artefacts appropriés lors de la colonisation ; depuis, plusieurs occasion de travailler avec Bétonsalon se sont présentées assez régulièrement, dans plusieurs contextes. En tous cas, nous avons toujours poursuivi le débat avec Mélanie. Elle m'a contacté un jour, pour me parler d'une jeune femme très engagée de Paris 7 qui veut bien animer ce séminaire : j'ai rencontré Julie Ramage !

 

P. K. : Comment en êtes vous venues à collaborer avec Bétonsalon pour un atelier Image?

J. R. : Avant même d'avoir eu une réunion avec l'université, le projet fut d'emblée accepté. L'université, et particulièrement l'UFR LAC et LSH – puisque leur domaine correspond très bien à celui de Bétonsalon –, est très désireuse de développer un maximum de collaborations avec Bétonsalon et réciproquement.

Julie Ramage et Lotte Arndt, atelier à Bétonsalon - centre d'art et de recherche

P. K. : Lotte, le thème de ce séminaire correspond au sujet de vos recherches de doctorat? Comment allez-vous aborder ce projet collaboratif avec les étudiants qui viendra, peut-être, enrichir votre propre travail ?

L. A. : Le sujet est proche de mes préoccupations mais pas complètement dans la droite ligne de mes recherches. L'idée de la proposition était de choisir quatre moments clés dans cette histoire ou dans le champ de la culture, autour de cette date, 1960, très souvent représentée comme une date figée, dont on garde l'impression que l'indépendance est un simple moment et c'est tout. Or c'est loin d'être aussi évident. Les décolonisations sont un enchevêtrement d'histoires très compliquées, un processus avec plein de contradictions, plein de problématiques qui, surtout, provoquent des effets dont les répercussions sont encore présentes aujourd'hui. Il s'agit d'aller voir en détail comment sont mis en place ces moments de reconfiguration et de mise en question de l'hégémonie française et qu'est-ce que cela nous dit aujourd'hui.

 

P. K. : Aviez-vous déjà fait cette expérience de l'enseignement, de transmission et de partage avec des étudiants pour une collaboration ?

L. A. : Je n'ai jamais enseigné en France mais en Allemagne, dans des dispositifs plus classiques mais je crois, toujours avec la volonté de les interpréter à ma manière – j'aime les enseignements libres, l'échange avec les étudiants est très riche ; c'est autre chose que de discuter des textes ensemble, il y a plein de manières de s'approprier ces questions et de les aborder. Nous allons beaucoup apprendre les uns des autres en travaillant ensemble, c'est certain.

 

P. K. : Le sujet du séminaire et les questions qu'il ouvre ne sont pas toujours très familiers. Julie, comment toutes ces perspectives vous stimulent-elles dans vos propres pratiques et démarches de travail ?

J. R. : Ce n'est pas toujours évident à gérer au niveau du cours ; clairement, la "spécialiste qui détient tout le savoir", c'est Lotte (rires). Mais je travaille aussi en dehors de ma thèse. Je suis lancée dans un projet pour un an ou deux sur les questions des langues en Bretagne mises à mal par le gouvernement de Jules Ferry qui a imposé à la région les mêmes méthodes d'enseignement que celles en vigueur dans les colonies françaises, forçant les populations à abandonner leur langue maternelle.

 

P. K. : La forme de l'atelier à deux intervenants exige-t-elle un partage des tâches ? Cette configuration amène-t-elle un échange ou une réflexion particulière entre vous ?

L. A. : Oui. Il est clair que nous venons de backgrounds différents mais c'est aussi une force : l'une et l'autre apporte des outils, des idées, ses expériences. Certes, nous partons d'une proposition que j'ai faite et que je vais continuer à porter ; mais cela n’empêche en rien toute la richesse de l'espace d'échange propre à chacun, tout le monde peut s'exprimer. Je crois qu'on réussit à éviter la pratique de cours magistral quoique je trouve que je parle encore trop. Le moment où le travail commence à être intéressant est lorsqu'on arrive à créer des dispositifs qui puissent rendre ces savoirs et ces questions opératifs : c'est cela l'enjeu. Le fait de se relayer marche assez bien : oui, au départ, on avait des rôles différents, mais cela se dissout de plus en plus.

J. R. : Mon rôle est d'apprendre aux étudiants à produire un discours, de les canaliser, de les stimuler et surtout de les guider pour transcrire leurs idées dans un médium. Je veux leur faire prendre conscience qu'un texte n'est pas nécessairement des mots, pas plus qu'il n'est forcément écrit – un discours peut être n'importe quoi. Lotte est là pour les soutenir sur ce même point (comment arriver à une adéquation entre le médium et le discours, etc.) mais au niveau du fonds de connaissance.

 

P. K. : D'un point de vue pragmatique, pourquoi avoir décidé de faire cours au sein du centre d'art ? A cours spécial, lieu spécial ? En quoi la pensée et la réflexion s'élaborent-elles autrement en fonction du lieu et de l'environnement dans lequel on se place ? Pensez-vous qu'il y ait un lien ?

J. R. : On a choisi de faire cours dans le lieu même lorsque nous avons décidé que la publication sera un hors-série de BS. C'est important de faire sortir les étudiants du cadre universitaire pour les faire "entrer dans la vraie vie". Une fois dans ce lieu, il est plus facile de leur faire réaliser qu'il vont participer à un projet unique, construit en commun : une édition qui va être créé de toutes pièces dans le cadre d'un séminaire dans un centre d'art connu et reconnu. Que cela leur restera, autrement que des analyses de textes et d'images – qui apprennent à penser mais qui peuvent perdre leur sens, au bout d'un moment. Il s'agit de donner une autre approche, une autre ouverture à la pensée : Pourquoi penser à ces sujets en particulier et comment en faire quelque chose ?

L. A. : Après le premier cours, deux étudiantes avaient annoncées qu'elles retourneraient voir l'exposition en cours un peu plus longuement. Un autre rapport se crée entre l'université et Bétonsalon – qui fait toujours un peu peur, quoiqu'inséré au sein de l'université... Cette barrière est franchie. Aussi, sortis de la salle de classe, nous entrons dans un état d'esprit autre, prêts à échanger et comprendre les perspectives des autres. Quelque part, c'est mettre en place les mêmes logiques de la décolonisation (qui est un travail, un processus) dans le cadre du cours qu'on propose. C'est continuer à travailler notre problématique en voyant à quel point cela se prolonge dans nos vies, dans nos sociétés d'aujourd'hui. Je suis étonnée par le nombre d'idées, de rapprochements, d'interprétations des étudiants, faits à partir d'exemples actuels. Notre groupe de 19 personnes, à petite échelle, est déjà capable d'entamer un travail critique : je trouve que c'est une belle idée de se laisser inspirer par les logiques des événements sur lesquels nous travaillons ensemble.

 

P. K. : Je trouve que c'est une véritable chance et une belle opportunité pour les étudiants de Paris 7 de pouvoir assister à un séminaire-atelier qui sorte des sentiers battus des enseignements classiques. Quel regard portez-vous sur le cadre des cours de l'université française en regard de ce genre de cours participatif ?

L. A. : Je veux redire que c'est Bétonsalon qui rend possible qu'on sorte de ce format universitaire assez classique où une seule voix domine. Je déteste les espaces où il y a "La spécialiste" qui, seule, détient l'autorité d'une parole incontestée ; pour moi c'est une idée profondément coloniale !

J. R. : Bien sûr Bétonsalon, par sa proposition de partenariat et en mettant à disposition son espace, rend possible la sortie du cadre rigide. Mais l'université également joue un rôle très important ; il faut savoir qu'il existe plusieurs formats de cours à l'université : en France, nous distinguons les cours magistraux des TD/ateliers. Paris 7 souhaite abolir cette différence pour préférer le travail en atelier et mettre l'accent sur la pratique – mais les problèmes d'effectif, de groupes et d'évaluation avec programme commun, sont inévitables. Seuls certains cours qui comptent très peu d'étudiants en un groupe unique jouissent d'une grande liberté, sans souci de partiel final et de notes : on donne du matériau aux étudiants pour les laisser ensuite construire leur projet évolutif.

 

P. K. : Quelles sont vos attentes par rapport à l'évolution de ce séminaire-atelier ? 

J. R. : À partir d'un cadre de départ qu'on a été obligée de poser, on va au cas par cas, dans un format souple – ce qui est d'ailleurs assez déstabilisant pour les étudiants. Aujourd'hui, ils me demandaient les critères d'évaluation, mais, ici, il n'y a plus les mêmes repères. C'est le principe de tels travaux personnels qui évolueront avec eux. Tout comme la revue est un médium évolutif et de débat. C'est vraiment à eux de la construire : cette revue est la leur. La seule attente que j'aurais pour ce cours serait que eux se passionnent pour leur sujet et peut-être même prolongent leur travail par la suite. C'est bien de les voir concernés par les questions que soulèvent le mot « nègre » par exemple, par la problématique de la vie en banlieue et de l'inversion de la place du Blanc.

L. A. : Je m'en faisais la réflexion aujourd'hui : ils s'approprient beaucoup plus ces sujets qu'on ne l'espérait au début. Je suis vraiment curieuse de la suite. Que les bons moments où tout le monde discute librement et directement entre eux continuent, que ce séminaire devienne une sorte de plate-forme libérée de cet esprit strictement universitaire pour aboutir à un produit commun : la revue BS ! ▲

 

propos recueillis par Pauline K.

Publié par betonsalon à 17:36:04 dans Pauline présente | Commentaires (0) |

Que faire avec les ruines ? | 06 décembre 2012

A partir d'aujourd'hui et pendant trois jours, Paris 7 interroge les enjeux des ruines : comment trier, récupérer, réhabiliter, mettre au jour leur statut d'œuvre et faire travailler leur mémoire.

Le colloque «Que faire avec les ruines ? Poétique et politique des vestiges», organisé par le Centre CERILAC et le Pôle Sciences de la Ville s'est ouvert à 14h par une éclairante introduction de Chantal Liaroutzos pour présenter ce champ de ruines qui s'offre à nous comme autant de propositions d'ouvertures sur diverses facettes de la poétique des ruines, aux propos semés de vers de Du Bellay comme guide pour entrer dans les trésors des ruines.
Nous sommes invités à dépayser notre pensée en exhumant le savoir des ruines, tout au long de cet événement - non parcours désenchanté mais néanmoins bouleversé : quelques modifications de dernières minutes viennent miner le solide programme annoncé.
Nous regretterons de ne pouvoir entendre Florence Dupont (Université Paris-Diderot) expliquer le spectacle des ruines dans Les Troyennes de Sénèque cet après-midi. Son intervention devrait être relayée par l'exposé de Crystel Pinçonnat (Université d’Aix-Marseille) sur «Detroit, Monument Valley urbaine ?» à 16h30 (initialement prévu vendredi midi). Jean-Philippe Garric (INHA) s'exprimera dans la journée de samedi au lieu de vendredi sur «Via Appia. Les leçons des ruines de la reine des routes» tandis que la présence d'Eglantine Belêtre (Université Paris Ouest Nanterre-La Défense) qui doit lancer la réflexion sur l'architectonique et la temporalité de la ruine par l'exemple de «La ruine chez Gordon Matta-Clark entre démolition et restructuration» est mise sous réserve...
Tant de chamboulements qui nous font prendre notre parti du manque comme un petit éloge de l'imprévu, salut appel d'air ! Rassurons-nous, ce colloque ne sera pas en reste pour si peu et trouvera une prolongation à Caen au printemps 2014.

© Laurence Damville

Je recommanderais l'intervention de Marc Vernet (Université Paris-Diderot) qui nous fera «Voir mourir le cinéma : sur une ruine cinématographique américaine de 1915 conservée à Oslo» ce soir à 17h. Et demain, Anaël Marion (Université Paris-Diderot) qui a d'ailleurs travaillé à l'organisation du colloque, présentera le travail du jeune «Cyprien Gaillard et le New Picturesque».

Mais les ruines ont encore beaucoup à dire. Vous trouverez le programme complet ici.

Venez compléter et élargir le champ de vos réflexions par la visite de l'exposition de bétonsalon «De Menocchio nous savons beaucoup de choses», sur nos murs encore jusqu'au 22 décembre !

Publié par betonsalon à 12:58:02 dans Pauline présente | Commentaires (0) |

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